Ce billet est tiré du travail que j’ai effectué pour l’obtention du Diplôme Universitaire « Accompagnement et fin de vie » à la faculté de médecine Pierre et Marie Curie.

Les significations du domicile
Intervenir à domicile, en tant que professionnel du soin, n’est pas un acte banal, ni anodin. La personne qui bénéficie de cette visite et son entourage reçoivent les intervenants sur leur territoire, dans leur espace propre. Cela met en jeu des notions très particulières.
En effet, le domicile n’est pas un lieu neutre ou neutralisé : il comporte des dimensions psycho-affectives et symboliques profondes. La multitude de synonymes de ce terme permet d’en appréhender la richesse de sens : possession avec habitation (qui vient du latin « habere » qui signifie avoir, posséder) ; permanence, durée avec demeure, résidence ; chaleur avec foyer, cocon ; protection, sécurité et refuge avec toit, murs, gîte ; famille, transmission et lignée avec nid, bercail.
Le domicile familial est donc l’endroit où se rassemble la famille, mais aussi le lieu de transmission de la lignée ; face aux injonctions actuelles de notre société, qui affiche l’innovation et la rupture comme un idéal, la maison représente permanence, stabilité et enracinement.
Sans elle, l’homme serait un être dispersé. La maison maintient l’homme à travers les orages du ciel et les orages de la vie.
Gaston Bachelard. La poétique de l’espace (1957, p. 26)
Le domicile, composante et reflet l’identité
Contenant, structurant, le domicile est le lieu de l’unité du moi qui offre une sécurité intérieure sans laquelle il est difficile de s’épanouir. S’attache à lui tout un imaginaire individuel et familial lié à une histoire commune souvent impartageable. De plus, par un processus d’appropriation, de « marquage », l’être humain, comme tout autre animal, trouve grâce à son domicile un ancrage territorial et une inscription dans le maillage social. Celui qui réside quelque part n’est pas un errant, au contraire des personnes « sans feu ni lieu » ; il possède une « domiciliation » qui l’arrime à la communauté. Perdre cela, c’est devenir « sans domicile fixe », expression dont l’acronyme SDF nous fait parfois oublier ce qu’elle recouvre de perte de repères identitaires.
Car le domicile est à la fois composante et reflet de l’identité. La décoration intérieure choisie est aussi décor, et l’habitant se met ainsi en valeur, dans une mise en scène narcissique qui cependant ne s’adresse pas à tout le monde de la même façon : en temps ordinaire, on choisit ce qu’on décide de montrer et de cacher.
Le domicile, lieu de l’intime
En effet, le domicile n’est pas un espace univoque. Il est scindé en de multiples sous-espaces, définis à la fois par leur destination/utilisation et par le nombre et la qualité de ceux autorisés à y pénétrer. Du pas de la porte où l’on arrête les importuns, aux toilettes où l’on pénètre seul (sauf lorsqu’on on est encore – ou devenu – dépendant), les pièces se déclinent en pièce à recevoir, à vivre, à dormir, à faire l’amour, à se laver… Et dans les profondeurs de la maison se situe le lieu de l’intime.

Les définitions de l’intimité nous montrent d’ailleurs que cette notion recouvre plusieurs dimensions, qui toutes placent l’individu dans un rapport plus ou moins étroit avec lui-même. Globalement, deux grandes catégories sémantiques se retrouvent : d’une part ce qui recouvre la vie privée dans ses aspects matériels et physiques, avec une notion d’espace « géographique » plus ou moins préservé des indiscrétions extérieures. Et d’autre part, tout ce qui relève de la vie psycho-affective intrapersonnelle, et du rapport à soi, renvoyant de ce fait au registre du caché, du secret, de l’inavouable parfois. En allant plus loin, certains auteurs, dans une interprétation psychanalytique du domicile, font du « chez-soi » une extension/projection du corps propre, ceci expliquant l’analogie faite couramment par les personnes victimes d’un cambriolage entre violation du domicile et viol.
Le domicile forme donc une microsociété, avec ses normes, ses valeurs, des pratiques plus ou moins ritualisées, une organisation et un fonctionnement spécifiques, bref une dynamique particulière et unique, relevant de la singularité et de la subjectivité. C’est aussi un lieu où l’on peut s’autoriser à être soi-même, où la « comédie sociale » que nous jouons tous, plus ou moins, peut cesser.